Étienne Roda-Gil, surtout connu pour sa collaboration avec Julien Clerc, a aussi écrit de nombreuses chansons pour d’autres artistes dont Mort Shuman et Catherine Lara. Le secret de son succès réside dans la musicalité de ses textes et dans leur caractère surréaliste.

 

La jeunesse

Étienne Roda-Gil, fils d’émigrés espagnols, est né à Montauban en 1941. Son père, qui était républicain espagnol, dut, suite à la victoire de Franco, émigrer en France. Quant à sa mère, elle se passionne pour le tango et en fredonne les airs les plus célèbres, c’est-à-dire ceux qu’elle entend à la radio. L’auteur traînera, donc, un bagage de révoltes et de contradictions, venant de ses racines. D’ailleurs, une fois devenu adulte, il s’engagera dans divers mouvements politiques et militera activement. Peut-être est-ce du à son enfance marquée par le rejet de ses compagnons de classe ?



Car les problèmes d’acception par les autres rencontrés par presque tous les émigrants, dus à l’intolérance et au racisme, Roda-Gil les a également vécus. D’abord épargné par ceux-ci à la maternelle, dans une école de Tarn-et-Garonne, il est très vite confronté à ces problèmes lors de son arrivé dans la banlieue populaire d'Antony. Pour ses collègues de classe, il est un étranger et malheureusement pour lui, on refuse d’admettre les étrangers dans son clan. Malgré tout, Étienne Roda-Gil apprit avec brio, en plus de sa langue maternelle qui est le catalan, le castillan et le français. Les poètes espagnols le marquent grandement, de même que Céline, qu’il découvre à quinze ans.



Plus tard, en pleine guerre d’Algérie, le jeune homme qu’est maintenant devenu Étienne est appelé sous les drapeaux. Il demande alors un sursis, mais parce qu’il est apatride, on lui refuse. On lui explique également qu’il n’obtiendra son certificat de nationalité française qu’après avoir intégré l’armée, et par conséquent, qu’il pourra de nouveau demander un sursis. Roda-Gil refuse et part pour l’Angleterre, sachant qu’ainsi, son rêve de devenir enseignant tombe à l’eau.



La rencontre avec le destin

Il revient pourtant en France et devient représentant pour diverses compagnies pharmaceutiques ; il doit vendre aux médecins les nouveaux produits des firmes représentées. Cependant, le destin fera très vite basculer sa vie, par le biais d’une rencontre avec deux jeunes hommes dans un bistrot de la capitale : Julien Clerc et Maurice Vallet.



Ce bistrot, c’est en fait L’écritoire, un café d’étudiants, situé place de la Sorbonne, dans le quartier latin, à la clientèle très diversifiée. Venus à Paris pour travailler, Maurice Vallet et Julien Clerc se rendent un jour dans ce lieu et y restent plusieurs heures. Étienne se trouvant là également a tôt fait de juger ces deux jeunes, en les observant du coin de l’œil. Pour lui, ces deux jeunes sont des réactionnaires et il pense ne jamais pouvoir s’entendre avec de tel type. Les trois protagonistes finissent pourtant par se parler et puis par travailler ensemble. Ce qui donnera d’abord La cavalerie, sortie en plein mai 1968.



Au cours des années suivantes, Julien Clerc et Étienne Roda-Gil créeront des dizaines de succès : La californie (1969), Ce n’est rien (1971), Si on chantait (1972), Niagara (1971), This melody (1975), Jaloux de tout (1978), Utile (1992), La belle est arrivée (1992), C’est une andalouse, Ça fait pleurer le bon Dieu, La fille de la Véranda, Le coeur volcan. Une très belle collaboration qui se poursuit toujours, malgré une absence de l’auteur dans le répertoire de Julien pendant les années 1980, ce dernier voulant interpréter d’autres auteurs.



Les interprètes des années soixante-dix

Cependant, si Étienne Roda-Gil est le parolier quasi-exclusif de Julien Clerc pendant toutes ces années (Maurice Vallet signera également des chansons pour Julien), ce dernier n’est pas l’interprète exclusif d’Étienne. En effet, Mort (Mortimer) Shuman, collabore également avec l’espagnol désormais accepté par tous. Mortimer, bien que connu aux États-Unis pour sa comédie musicale sur Jacques Brel et pour ses chansons interprétées par Elvis Presley, est alors inconnu en France. Étienne lui écrit son premier succès francophone, en 1972 : Le lac majeur. Suivra Monsieur Lee (1972), Brooklyn by the sea (1972), L’imperméable anglais (1972), Écoute ce que je vais te dire (1973), Des musiques sentimentales (1974), Voilà comment tu m’as laissé (1973).



Par ailleurs, les débuts d’Alain Chamfort, alors qu’il n’est encore qu’Alain Legovic voient le nom de Roda-Gil s’inscrire sur les premiers enregistrements de l’artiste, vers 1970 : Locmariaquer et Favelas. Au début des années 1970, Étienne étant désormais reconnu pour ses succès avec Julien Clerc, d’autres artistes interprétent ses chansons : Barbara (Le Bourreau, 1973), Christophe (Épouvantail et Mal, 1973), France Gall (Caméléon caméléon et Chasse-neige, 1971), Nicoletta (Les mendiants d’amour et Marseille Sana, 1971), Marie-Blanche Vergne (La veuve du hibou et Ophélia, 1970), Charlotte Walters (Fleurs de pavots bleus, 1970, chanson également interprétée par Karma Collège).



Un peu plus tard, pour Claude François, l’auteur collabore avec Jean-Pierre Bourtayre et Jean-Claude Petit, ce qui donnera Alexandrie Alexandra et Magnolias for ever, les derniers succès du chanteur, en 1978. La collaboration entre les trois hommes donne également naissance à une comédie musicale intitulée 36 Front populaire, en 1979.



36 Front populaire

Aujourd’hui, il ne reste que l’enregistrement studio des chansons de cette oeuvre, interprétée principalement par Julien Clerc, Corinne Miller (devenue plus tard Corinne Hermès), Claude-Michel Schönberg et Noël Deschamps. Seule la chanson Ça commence comme un rêve d’enfant, chantée par Julien Clerc marque le public. Pourtant, plusieurs autres chansons figurent à cette comédie musicale dont des duos entre Corinne et Julien (Nous serons toujours là, Adieu les larmes de la terre) et des solos (La mer sans toi et Les jours nouveaux par Corinne, Chanson pour elle et Barcelone 36 par Julien, Ils sont trop forts par Claude-Michel, Le rêve de Blum par Noël).



Les années quatre-vingts

À la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingts, Catherine Lara compose et interprète plusieurs chansons d’Étienne Roda-Gil : Géronimo (1980), La femme nue (1980), Le sang des hommes (1980), Je sème des oiseaux (1980) et Bateau de pluie (1980). Pour Gérard Lenorman, l’auteur signe La fête de juillet-juillet (1979), Dernière nuit d’une église noire (1979), Je vis je meurs (1979), Y’a plus de printemps (1980) et Boulevard de l’océan (1980). Richard Cocciante connaît un véritable succès avec la chanson Sincérité, en 1983. Il chante également du même auteur S’enfuir pour s’enfuir (1983), Courir dans la nuit (1984) et Sur ta peau (1984).



Pendant cette période, Charles Dumont enregistre Fille de chien, fille de roi, en 1978. Françoise Hardy interprète La villégiature, chanson datant de 1983. Cette liste ne serait pas complète sans Richard Anthony (Fille folle de l’Alhambra, 1978) et Nora Lanne (La grande chasse, La rose de Soho).



Toujours présent

À l’aube des années quatre-vingts dix, Vanessa Paradis devient une véritable star en chantant des chansons de Roda-Gil écrites sur des musiques de Frank Langholff : Joe le taxi, Marilyn et John, Maxou, Manolo manolette, toutes de 1987-1988. Ensuite, en 1989, se sera au tour de Johnny Hallyday d’ajouter Étienne Roda-Gil à son répertoire : Cadillac, Mirador et Les vautours.



En 1993, une grande année pour l’auteur puisque son retour dans le répertoire de Julien Clerc est récompensé par le Prix Vincent Scotto (pour la chanson Utile), Roda-Gil signe les nouvelles chansons de Juliette Gréco parmi lesquelles figurent Vivre dans l’avenir, Petit barbare, Et là t’y crois. En 2004, l'auteur nous quitte pour un monde meilleur.



Enfin, devant une carrière si bien remplie (outre les chansons, Roda-Gil a écrit plusieurs romans et fut administrateur au sein de la SACEM) on ne peut que se réjouir des prix remportés par cet ancien apatride, qui a su prendre sa place : Grand Prix de la Sacem (1989) et Prix Vincent Scotto pour la chanson Utile (1993). Étienne Roda-Gil est un message d’espoir pour tous ces émigrés qui sont victimes de racisme au travers le monde. Après tout ses chansons sont universelles.

 

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~Ibertao : roman. - Stock, 1995. - 141 p. - ISBN 2-234-04434-0.

 

~Mala Pata. - Éditions du Seuil, 1992. - 141 p. - ISBN 2-02-014641-X.

 

~La Porte marine : roman. - Éditions du Seuil, 1981. - 156 p. - ISBN 2-02-005791-3.

 

~Terminé : roman. - Verticales, 2000. - 188 p. - ISBN 2-84335-054-9.

 

~Paroles libertaires. - Recueillies et présentées par Etienne Roda-Gil ; images de Ricardo Mosner. - A. Michel, 1999. -  64 p. - Collection : Paroles. - ISBN 2-226-10138-1.

 

~Heymann, Danièle ; Roda-Gil, Étienne ; Rioux, Lucien. - Julien Clerc. - P. Seghers, 1971. - 172 p. - Collection Chansons d'aujourd'hui ; no 16.